Je parcours l’exposition de la collection de tableaux du marquis Campana au Musée du Louvre. Je reste saisie devant le tableau de la peinture italienne du XVIè siècle intitulé« Judith tenant la tête de Holopherne » qu’elle vient de décapiter…un moment de recul devant cette scène… Judith, belle et jeune veuve, écarte ainsi la menace d’une invasion assyrienne en décapitant le général ennemi et restaure la foi du peuple juif en la puissance salvatrice de Dieu.

Si j’ai choisi de traiter ce soir le thème de la vengeance, c’est que les mots que j’ai prononcés avec effroi et stupeur, lors de ma réception au 1er ordre « le crime est puni » m’avaient déstabilisée. 

Ainsi, la vengeance est-elle une forme de justice ? Comment le progrès moral conduit  à supprimer la vengeance ?

Quête de justice ou sentiment de révolte ?

La vengeance est une violence infligée en réaction à une autre violence. La vengeance est la prétention de l’individu de se faire justice soi-même sans passer par la médiation des lois, qui en fait une réaction  condamnable.   

La vengeance dans l’histoire de l’humanité :

Dans la Grèce antique la vengeance, la némésis, fut d’abord une idée morale. Personnifiée, Némésis était la déesse de la juste colère des dieux. Le sens de ce mot grec dérive du terme signifiant « donner de ce qui est dû ».  Némésis, était aussi la déesse de l’équité, de  la justice rétributive qui agissait chaque fois que la démesure des  mortels, mettait l’équilibre de l’univers en danger. Loin d’accomplir d’aveugles vengeances, elle  n’avait en fait qu’une fonction essentielle : empêcher les orgueilleux mortels de devenir les égaux des dieux. Mais on trouve également pour signifier  l’idée de « vengeance », chez Hérodote, le mot tisis. La tisis qui signifie  « la rémunération, la  récompense » rétablit l’équilibre après un affront ou une injustice en faisant payer le coupable. 

La justice est un des éléments de réflexion qui dans la pensée grecque, occupe une place importante.

La justice était rendue par tout le monde. Tout citoyen était un juge. Une liste de 6 000 noms était dressée chaque année par la voie du sort, et ces  citoyens désignés formaient le corps judiciaire pendant toute une année.

Dans la langue d’Athènes, cet immense tribunal s’appelait l’héliée (assemblée populaire). Cette justice exercée par le peuple était nécessairement subordonnée aux intérêts ou aux passions populaires. Elle ne garantissait ni la liberté individuelle, ni le droit de propriété, ni la conscience de l’homme, ni sa vie. Elle condamna entre autre Socrate.

La tragédie grecque dura en tout quatre-vingt années. Cette période correspond à la période d’épanouissement d’Athènes et de sa démocratie au Vème siècle avant notre ère. Eschyle est un contemporain de la démocratie athénienne et plus précisément du moment de la tyrannie, pouvoir personnel prenant appui sur le peuple contre les régimes oligarchiques des aristocrates. Eschyle voit donc naître avec la démocratie la naissance d’une justice citoyenne, médiatisée par un tribunal dont la finalité est de préserver la concorde et la paix.

La vengeance justicière dans les sociétés féodales.

Les sociétés féodales et aristocratiques quant à elles, sous des formes différentes, ont longtemps reposé sur un code de l’honneur qui obligeait l’aristocrate offensé à venger les affronts. Cette sorte de vengeance codifiée a disparu du monde occidental  avec l’interdiction du duel. 

Désormais cette vengeance persiste sous une forme particulière en Corse, par exemple. Il s’agissait d’un  état de guerre privée entre familles désigné par le mot italien « vendetta ».  La vendetta corse correspond à des guerres  liées à un système de parenté, dans lesquelles, contrairement aux guerres modernes où des anonymes tuent des anonymes, on sait qui doit tuer et qui doit être tué. Si cette vendetta a tendance à disparaître, subsistent encore de temps à autre, des règlements de compte sur cette île.

ANALYSE PHILOSOPHIQUE DE LA VENGEANCE

Aristote est le premier philosophe à avoir parlé de la vengeance à condition qu’elle ne soit pas démesurée. Il existe en chacun de nous un désir de vengeance, ce désir ne doit pas devenir un appétit de vengeance (comme le disait Montaigne) et ne doit pas toujours passer par l’acte.

La vengeance fait appel à une morale libre si bien qu’on peut admette, celui qui a été injustement offensé et blessé dans son être. La vengeance se distingue alors de la punition par l’intention de son auteur, qui, motivé par la perspective de la souffrance de l’autre, cherche non pas à rendre justice mais à soulager son sentiment d’injustice. 

L’homme est non seulement un être de raison mais aussi un être d’émotion qui ne saurait tolérer de préjudices injustes sans contrepartie.

Au commencement il y a la colère.  Aristote, ne condamne pas la vengeance, pour Sénèque et plus tard Montaigne, la colère est une impulsion qui n’a rien de noble. Chercher à obtenir réparation d’une offense pour Aristote est une chose acceptable et juste.

L’homme est un être de raison et donc doté de la faculté de langage. Par conséquent, recourir à la vengeance est une réaction primaire. La violence est en général une réaction épidermique instinctive et une réaction spontanée et irréfléchie. La violence est honnie dans la religion catholique, comme étant non légitime, puisque le sixième commandement biblique est « Tu ne tueras point ». 

La punition n’aurait pas lieu d’exister si l’humanité était par tempérament respectueuse envers autrui, mais l’état de nature favorise le droit du plus juste quand la douleur enfante le désir de vengeance au point que l’humain nie toute autre justice. La vengeance n’existe que si le châtié sait par qui et pourquoi il est puni ; elle tient au mobile de l’action, à la connaissance mutuelle d’une faute à réparer, à la connaissance de l’identité de l’auteur du châtiment ; elle prend tout son sens si la victime connaît son agresseur et détermine le mobile de l’action. Pour autant, le terme grec « vindicare » signifie vengeance pour réclamer justice, son étymologie est proche du grec « judicare » qui signifie faire le droit, la Justice. 

Vengeance divine et vengeance humaine : l’Iliade et l’Odyssée les chantent en déployant toutes les actions qui en découlent. Le prétexte de la guerre de Troie a été l’enlèvement d’Hélène, la femme de Ménélas : ainsi les Achéens, conduits par Agamemnon, frère de Ménélas, assiègent-ils la ville de Troie. Les vengeances s’entrecroisent et les dieux sont partie prenante : Apollon envoie la peste sur l’armée pour se venger d’Agamemnon qui tient captive la fille d’un prêtre du dieu. Quant aux aventures d’Ulysse dans l’Odyssée, ses péripéties se multiplient dès qu’Ulysse a aveuglé le géant Polyphème et que le dieu Poséidon, père de celui-ci, veut se venger.

De la philosophie à la politique, l’économie, l’histoire, la littérature, la réflexion sur la vie humaine a donc dû se pencher sur le problème de la vengeance.  

Il ne serait pas possible de penser la littérature sans la vengeance. Et quelle foule d’autres passions et actions peuvent s’associer à elle : l’orgueil, l’honneur, la jalousie, la rage, la rancune, le ressentiment, la haine, la trahison, l’offense.

La vengeance est une passion elle prend des formes variées et s’appuie sur des réactions, des sentiments et des pensées irrationnelles. La vengeance apparaît comme un acte sinon beau, du moins non condamnable, justifiable quand elle semble remplacer la justice qui ne peut agir ou refuse de le faire. L’héroïne de « La Mariée était en noir »,interprétée par Jeanne Moreau : Le jour de son mariage, des hommes en essayant un fusil de chasse tuent son mari sur le parvis de l’église. Julie va assassiner ces hommes les uns après les autres en recourant à différents stratagèmes. Sa vengeance ne lui rendra pas son mari, Julie peut être rapprochée de Médée, l’un des personnages les plus emblématiques de cette passion.  La vengeance s’oppose à la morale, à la raison.

Ainsi la souffrance, l’humiliation sont toujours à l’origine de la vengeance.  Le désir de nous venger vient d’une agression d’autrui. La vengeance est un rapport à l’autre, qu’il s’agisse d’ailleurs d’une vengeance collective ou privée. 

De la vengeance à la justice 

Sur le plan historique, c’est la loi du Talion de la Grèce antique  (« œil pour œil, dent pour dent ») qui exigea que le coupable subisse une punition égale au tort commis. La loi du talion – marque paradoxalement un progrès et en même temps elle traduit ce sens de la justice qui implique la réciprocité et l’égalité arithmétique. Elle constitue une forme de justice. La vengeance selon Hegel respecte la loi du Talion, c’est-à-dire qu’elle punit le criminel à proportion de son crime. 

Rédigé vers -1750 avant notre ère, le code d’Hammourabi transcrit sur une stèle de pierre, était d’abord une célébration du roi babylonien Hammourabi.  Dans ce code, chaque délit reçoit sa propre sanction, ces sanctions sont très sévères par rapport aux normes modernes, avec de nombreux délits entraînant des châtiments tels que la mort, la défiguration ou l’application de la loi du talion. Il s’agit donc d’une forme de jurisprudence dont devaient s’inspirer les juges du royaume.  

La loi d’Hammourabi a donc été créée afin d’éviter toute vendetta.  Telle est la véritable origine de la loi du Talion et comment à travers un simple petit code de loi du XVIIIe siècle av. notre ère, la philosophie de plusieurs religions monothéistes ont été influencées dans leur fondement.  

La Justice à l’époque de la Grèce antique est vue comme une vertu : il n’y avait pas de code pénal et on jugeait chacun comme il méritait. La justice, les sociétés démocratiques contemporaines condamnent la vengeance que chacun pourrait exercer sur un agresseur. Mais la justice peut reconnaître la souffrance de l’offensé en punissant l’offenseur, mais elle agit d’abord pour elle, c’est-à-dire pour garantir un équilibre et la paix sociale et ne parvient pas à réparer le préjudice. 

Si tout le monde se faisait justice, ce serait le chaos, cependant le désir de vengeance est juste : il est une façon d’imposer notre être humilié, mais aussi notre liberté, notre puissance de révolte et d’action.

La vengeance est une soif d’assouvir sa haine, elle est humaine, elle est tellement humaine qu’en Droit elle peut parfois conduire à l’acquittement des crimes, qu’ils soient passionnels ou issus d’une perte temporaire de la raison. 

Pour rester dans un rapport humain avec l’offenseur et faire de la vengeance un acte seulement symbolique, il faudrait suivre la sagesse de Montesquieu : « Nous sommes assez vengés quand celui qui nous a offensés est persuadé du pouvoir que nous avons de la vengeance ; le refus que nous faisons de nous en servir, fait voir autant de grandeur d’âme que de mépris pour notre ennemi ».

Selon Montesquieu,  la vengeance dans sa forme s’oppose au droit. Je cite « Mais, selon sa forme, elle est l’action d’une volonté subjective,…la vengeance devient une nouvelle violation du droit : par cette contradiction, elle s’engage dans un processus qui se poursuit indéfiniment et se transmet de génération en génération, et cela, sans limite… » (c’est bien le cas des vendettas).

Alors, comment est-on passé d’une force de représailles individualistes instinctives violentes expression d’un mal, à la Justice, institution d’un droit positif aux lois démocratiques qui sécurisent et ordonnent la Cité vers le Bien ?

Ce mépris de l’autre éclaire sur la nécessité d’un droit qui évite un monde régi par des conflits d’intérêts personnels. Si la juste réparation éclipse la vengeance grâce aux lettres de rémission, la deuxième évolution majeure se fera surtout lorsque la tradition philosophique et religieuse occidentale définira l’Humain en être doué de Raison. La Raison de DESCARTES distingue les humains des bêtes en ce que l’aptitude au Cogito ergo sum (« Je pense donc je suis ») stabilise l’esprit et génère le sentiment de discerner le vrai du faux, le juste de l’injuste.

C’est donc admettre que la conscience humaine possède un sens inné du discernement. Cette implication fait dire à SPINOZA que les sociétés subsistent si les lois modèrent et contraignent les excès responsables des vendettas, à ROUSSEAU que la Justice doit distinguer le droitdu principe inégalitaire d’autorité qui est toujours inassouvi et enclin à la vengeance. Ce droit moderne limite les effets de l’intempérance humaine par des nouveaux rapports philanthropes établis sur autre chose que la violence vengeresse.

Le châtiment irréversible acté en vengeance est un mal qui au mieux rabaisse la victime au niveau du coupable, c’est pourquoi il faut laisser à l’État le soin de punir les fautifs. 

« Tout bras armé autrement que par un pouvoir légitime ne peut être criminel ».

Dans le monde occidental contemporain la vengeance est interdite aux individus et aux états. A l’égard du coupable, nous vivons désormais sous le régime des circonstances atténuantes et du pardon, de la peine juste donnée au cas par cas, et de la réhabilitation comme objectif de la sanction judiciaire.

Aucune vengeance ne saurait être juste. Se venger n’est pas juger, c’est répondre à une souffrance par la souffrance. La vengeance crée ainsi un cycle de violence inscrit dans une intersubjectivité qui maintient les parties concernées dans un rapport de force et non de droit. Avec la force, on n’arrête pas le mal, on le perpétue. La force use de la passion, la justice elle de la raison. Seul ce qui est juste peut aussi mettre un terme à un conflit. La vengeance n’a pas cette puissance car elle ne cherche pas à réparer. Elle est une mauvaise réponse à l’émotion. La vengeance ne répare rien ; elle déséquilibre un peu plus une relation. 

Quelle est cette vengeance demandée  au  1er ORDRE ?

Les meurtriers d’Hiram étaient des ignorants n’ayant pas la connaissance du Bien, ce qui nous renvoie aux paroles de Socrate « Nul ne fait le mal volontairement, c’est son ignorance du Bien qui le porte à faire le Mal ». Alors pourquoi les punir en retour de leurs actes sauvages ? Comme je l’ai dit plus haut, la vengeance (Nekam) est un acte irréfléchi, irraisonné. Un conseil m’est donné « Souvenez vous de n’attenter à leur vie qu’autant que la vôtre sera en danger ».

Les mains liées, devant la Chambre du Conseil, on m’a fait «demander grâce d’être le vengeur d’Hiram ». La maxime « Le  crime ne peut rester impuni » est bien visible. Une épreuve terrible m’est donc demandée : Retrouver les meurtriers d’Hiram et les châtier. 

Johaben, en tête de cette entreprise, pénètre dans la caverne, après avoir aperçu le traitre y entrer. La caverne représente le monde souterrain ténébreux de la conscience, lieu de refuge et d’effroi. La caverne est le lieu d’un passage, d’une épreuve donnée au traitre car pris de remords, il se tue. Platon nous dit que l’homme qui se contente des apparences reste un esclave enchaîné à ses certitudes. 

A ce stade, je serais présomptueuse si je disais avoir compris véritablement tout le sens de cette cérémonie.

Dans l’allégorie du rituel, nous avons fait un retour en arrière par les pas de Maitre, de

Compagnon et d’Apprenti. Ce retournement nous amène sur un nouveau plan. Ce nouveau départ conduit le nouvel Elu que je suis à faire preuve de discernement entre le Bien et le Mal, selon la morale. Le but de la maçonnerie est bien la progression morale. 

Depuis, une caverne m’est connue, une Lampe m’a éclairée, une Source m’a désaltérée. Ainsi, Johaben n’a pas commis l’acte irréversible : Cette vengeance sans vainqueur précisait dans le texte de notre rituel au retour de Johaben et avant que celui-ci ne prenne son obligation : « Tout vous a annoncé la Vengeance, mais l’Ordre est bien loin de vous inspirer un pareil sentiment ». 

J’ai obtenu la récompense de porter le nom distinctif d’Elu. J’ai été confrontée  malgré moi à ce désir de vengeance qui n’a pas eu lieu puisque Abibalc préfèrera se suicider plutôt d’être jugé.  Ainsi « le crime est puni », les trois compagnons sont morts.

Je préfère cette dramaturgie où je n’ai pas eu à venger véritablement la mort d’Hiram. 

La maîtrise de soi ne s’acquiert pas sans effort, et pour ce faire, il est nécessaire d’exercer sa volonté. Par leurs actes souvent inqualifiables, nous pourrions croire que la Sagesse est inaccessible aux êtres humains. Et cependant, il est dans leur pouvoir de tenter de s’en approcher. 



La progression du Maçon après la maîtrise,

Jean Perréal, gravure pour Les quatre fils d’Aymon, Jean de Vingle imprimeur (Lyon 1497)

Dans le temple de Salomon celui qui est Maître a atteint le grade le plus qualifié. C’est lui qui désormais est en charge de la formation des apprentis et des Compagnons. Sur le chantier, il distribue les tâches que chacun est en mesure de réaliser. Il transmet son savoir par ses conseils et par son exemple.

Peut-il évoluer encore ? Ou bien est-il le Maître dont l’accomplissement est absolu?

Dans nos Loges bleues, l ‘exaltation à la Maîtrise fait du compagnon un Maître accompli. Il a la plénitude des droits pour le fonctionnement de la loge et les années passant il pourra tenir tous les plateaux.

Alors, la Maîtrise est-elle  un aboutissement ?

Pourquoi créer des ordres de perfectionnement ?

Le M :. apparaît donc avec la mort d’Hiram. Reprenons cette histoire.

Le soir venu, Hiram était donc venu seul sur le chantier. Tout dans sa personne inspirait la force et la sagesse acquises. La beauté en résultait mais pourtant il ne travaillait pas moins que les autres

Et pourtant , dans ce temple presque achevé, mais qui n’était plus baigné par la lumière du jour, Hiram se retrouve en présence de 3 compagnons qu’ils savaient ne pas avoir la probité et le courage requis pour devenir Maître. Ces 3 C :. n’ambitionnent que le pouvoir sans en avoir acquis les vertus et la sagesse.

En fait, symboliquement, ces 3 compagnons l’avaient  accompagné toute sa vie, il les connaissaient très bien pour les avait combattus dans le secret de son âme.  Avec ténacité et vigilance, il avait freiné leur ardeur et pensait bien sinon les avoir neutraliser, les tenir désormais à distance.

Mais l’ignorance, le fanatisme, l’orgueil et l’ambition peuvent toujours réapparaître, même dans les moments les plus sereins, lorsque l’on croit être parvenu au but que l’on s’était fixé.

Dans le rituel d’exaltation à la maîtrise ce sont les trois officiers qui dirigent la Loge, second et premier surveillant puis le V :. M :. qui jouent le rôle des 3 mauvais compagnons .

Malgré leur fonction, leur sagesse et leur responsabilité, ils utilisent les outils dans leur sens négatif, rappelant ainsi que quelque soit le niveau de développement intérieur et la sagesse atteinte, le Franc-Maçon est toujours entre le blanc et le noir, en équilibre sur la ligne qu’il choisit être la bonne.

De façon plus extérieure, ceci peut également signifier que ce sont souvent ceux qui détiennent le pouvoir qui sont le plus à même de le détourner, , détruisant ainsi ce qu’ils ont mission de construire.

A ce sujet, il me semble intéressant de considérer le contexte historique dans lequel les ordres de Sagesse ont été créés.

Lorsqu’en 1723 apparaissent en Angleterre les constitutions d’Anderson, l’espace du Temple ne propose pas d’emblème religieux, le culte est évacué au profit du rite.  dans un pays qui souffrait depuis longtemps des oppositions religieuses, ceci était essentiel pour retrouver une cohésion sociale.

La France est une monarchie catholique. La société française est divisée en ordres, clergé, noblesse et tiers états. Ces classes sont pratiquement hermétiques et l’évolution sociale est très encadrée.

L’éducation des élites est en grande partie confiée aux jésuites dont le système éducatif est basé sur l’imitation et qui modélisent les esprits.

Les inégalités sociales sont amplifiées par l’absence d’une justice unifiée. La justice s’exerce au travers de multiples juridiction et d’innombrables coutumes.

Dans ce contexte, la Franc-maçonnerie apparaît comme un lieu de sociabilisation où les trois ordres sont représentés.

En 1773 la première Grande Loge de France, créée en 1738, devient le GODF. En 1781 commence le travail de rédaction des grades avec l’intervention notamment du F :. Rottiers de Montaleau.

Travaillant sur une base confessionnelle, il s’agit, par les rituels de rassembler les maçons autour de valeurs. Il faut mobiliser les consciences.

En 1782 est crée la chambre des grades qui décide toujours grâce à Rottiers de Montaleau de ne pas créer de nouveau grade mais de les réorganiser.

Dans cette période révolutionnaire, même si la Franc-maçonnerie n’a pas directement influé sur les évènements, il est permis de penser que les ordres français constituent un lieu de transformation des mentalités.

Il s’agit d’éradiquer les rancœurs, conséquences du scandale des inégalités et de se libérer du pouvoir des clercs sur les consciences.

Mais pour cela, il faut également repenser les appareils d’état et notamment la justice. Le premier ordre en propose des structures dés 1782.  C’est en 1791 que le premier code pénal de la révolution sera adopté.

Revenons à la mort d’Hiram :

Avec la mort d’Hiram et la disparition de l’architecte, la parole est perdue, c’est à dire que les plans qui devaient permettre l’édification Temple sont inutilisables.

Car la parole n’est pas réellement perdue, elle est devenue intransmissible puisqu’il faut que 3 Maîtres la connaissent pour qu’une Loge soit opérative.

La parole devenue intransmissible, les travaux du temple sont interrompus.

La découverte du corps d’Hiram et relèvement du M :. permettront de reprendre sa construction avec des mots substitués. « Mac Benah, la chair quitte les os ».

Dans la France du XVIII siècle, que peuvent signifier ces mots substitués.

Ce pourrait être, la substitution de la parole venue d’en haut, de la parole divine par une parole plus humaine « de chair et d’os » ?

Par extension, ce pourrait être la substitution d’une monarchie de droit divin par un état régi par des lois plutôt que par des coutumes ou des ordres ?

Nous avons évoqué précédemment, la nécessité d’organiser  la justice à partir d’une réflexion juste, pesant le bien et le mal avec l’éclairage d’un morale humaine, rompant ainsi avec la loi du Tallion et avec l’arbitraire.

Le peuple des maçons peut réclamer « vengeance » mais c’est désormais l’état qui devient le défenseur et le protecteur de la victime en reconnaissant  «  qu’un crime ne peut rester impuni » mais que «  sans pouvoir légitime, la vengeance devient criminelle »

Le plus important dans cette démarche intellectuelle et sociale, c’est la reconnaissance de la personne et de sa responsabilité. L’individu ne fait plus uniquement partie d’un corps social qui lui assigne un rôle, des responsabilités ou au contraire une immunité, il est devenu une personne, un citoyen. On peut faire appel à sa pensée, à son raisonnement car désormais on reconnaît que «  la conscience est un juge inflexible »

La conscience est placée au niveau de l’homme et non plus au dessus de lui, en justice divine.

C’est ainsi que le M :. devient Joaben, celui qui poursuit les 3 mauvais C :. afin que la justice soit rendue. Après avoir été symboliquement sacrifié lors de l’exaltation à la maîtrise, il devient le bras de la justice, lui-même sacrificateur.

Il poursuit ainsi ses mauvaises passions, réapparues à un moment inattendu et à l’origine de la mort d’Hiram, à l’origine de sa propre mort.

Guidé par le messager et le chien, il part les mains nues et pénètre dans la caverne où Abibalc s’est réfugié.

Voyant dans Joaben, celui qu’il aurait pu être, Abibalc se donne la mort à l’aide d’un poignard.

Joaben ressort de la caverne armé du poignard ensanglanté.

C’est la seconde fois que le Maçon pénètre dans une caverne. La première fois, ce fut lors de son initiation où l’injonction VITRIOL l’invitait à chercher au plus profond de lui-même, l’invitait à dresser un bilan avant de renaître à autre chose. Le cabinet de réflexion était riche de symboles physiques,temporels ou hermétiques propres à l’aider dans sa démarche. Il évoquait la mort tout en étant plein de vie et de promesse ( le crâne, le blé, le coq)

Au contraire Joaben, lui, pénètre dans un lieu stérile où ne peut se trouver que des choses négatives, rien n’évoque l’humain. Seule une petite lampe, donne un espoir.

Joaben a été aidé avant de pénétrer dans la grotte, un autre soutien lui sera accordé à sa sortie sous la forme d’une fontaine désaltérante.

Mais il est seul dans cette caverne ; Il est seul en face de son ignorance et de ses faiblesses.

Il n’a désormais plus de choix, il doit dominer ses penchants négatifs ou y succomber.

 Abibalc le mauvais C :. est lui, déjà perdu. Il n’a pas réussi à vaincre la détermination d’Hiram à protéger le secret des M :. Il doit donc mourir. Sa conscience le lui ordonne.

« Vaincre ou mourir » seront ainsi brodés sur l’écharpe de l’Elu.

C’est ainsi la troisième fois que le Maçon est confronté à une mort  symbolique.

La première fois fut lors de son initiation, la seconde lors de l’exaltation à la maîtrise.

Lors de l’initiation, la mort à la vie profane est une promesse de renaissance à autre chose, une promesse de découverte. Les symboles du cabinet de réflexion sont là pour l’aider. Tous ses F :. sont là pour l’accueillir et l’accompagner dans sa progression.

La mort du M :. est une réflexion sur lui-même. Isolé sous le linceul noir. Il mime une mort physique. Il comprend que cet état de décomposition prochaine est celui de son esprit englué dans les illusions, les préjugés, les fausses valorisations et les fausses motivations. Il peut réfléchir à la juste voie que le M :. est désormais à même de discerner car il sait que ses outils de bâtisseur peuvent aussi être utiliser de façon négative. Il connaît l’envers des choses.

Rien ne doit échapper à sa vigilance, rien ne doit échapper à sa conscience.

A-t-il bien utiliser ses outils de maçons ? Se connaît-il bien grâce au fil à plomb ? L’équerre et le compas lui ont-ils permis de progresser dans la juste voie ? A-t-il éliminé en lui tout ce qui pourrait l’empêcher d’atteindre sa vérité ?

Eh bien, la réponse est NON, puisque justement les mauvais C :. sont apparus.

Mais, comme pour s’accaparer de sa force et de ses qualités, le nouveau M :. a enjambé le corps inanimé d’Hiram. Si le temple est obscur l’espoir n’en n’est pas absent. Il est symbolisé par la faible lumière qui l’éclaire  mais également  par la blancheur du tablier de C :.qui recouvre la tête du futur M :. protègeant et vivifiant son esprit.

« La chair quitte les os » certes, mais la découverte de l’acacia était l’indice de la possibilité d’une vie bien supérieure à sa propre individualité. Même s’il meurt à son état physique  le nouveau M :. est relevé par les 3 lumières de la Loge et par les 5 points de la maîtrise qui lui rappellent que l’union fait la force, et l’inscrivent dans la chaîne de l’humanité.

A l’inverse, Joaben se retrouve seul. 9 M :. sont pourtant partis à la poursuite des mauvais C :.mais seul Joaben aperçoit le chien de l’inconnu et le suit.

C’est la première fois qu’une action solitaire du Franc-Maçon est évoquée.

Au cours de sa progression, il a reçu l’aide et les directives de ses F :. Maintenant qu’Hiram est mort, il est devenu lui-même le Maître, il est seul. Mais Le maître de quoi ?

Il a reçu le signe de la providence lui montrant qu’il pouvait poursuivre ses fausses idées, qu’il en était capable, mais qu’il avait toujours le choix de vaincre et de choisir la juste voie ou de succomber à la paresse, à l’orgueil, à l’envie et à la torture de l’insatisfaction.

Il sait désormais que « les ennemis extérieurs n’ont d’écho que si l’on a pas vaincu ses vices et ses passions qui correspondent aux ennemis intérieurs ».

La « chair quitte les os » Le M :.a-t-il atteint un état de spiritualité ? La Sagesse ?

Joaben est désormais armé d’un poignard. Ce sera l’arme de l’Élu.

Si le M :. est mort à la tombée du jour, Joaben part pour la vengeance ou la justice lorsque brille l’étoile du matin.

Dans ces temps révolutionnaires, est-ce la marque d’un nouveau jour ? Le temps des ténèbres et des inégalités est révolu, vient celui de la justice.

Il ne s’agit pas simplement de la justice rendue équitablement par l’état, car Abibalc s’est suicidé. Il n’y a donc pas eu de jugement, pas de sentence établissant une juste punition.

Socialement, un homme nouveau est né, responsable de ses actes car éveillé à sa propre conscience.

Au 3ème degré, le M :. meurt car il n’a pas terminé complètement son travail. Des vices, des passions et l’ignorance restent tapis en lui.

Il doit continuer à les poursuivre, c’est ce que lui impose le 1er ordre .

Ces vers de Pythagore résument les devoirs de l’Elu

Pratique la justice en actes et en paroles.

Ne t’accoutume point à te comporter dans la moindre des choses sans réfléchir

Mais souviens-toi que tous les hommes sont destinés à mourir

Et parviens à savoir tant acquérir que perdre les biens de la fortune.

Sagesse, Force et Beauté soutiennent le Temple, le 4ème pilier est le M :. désormais armé pour poursuivre son chemin et « vaincre ou  mourir ».